Le Jardin - podcast littéraire

#21 La littérature pour comprendre autrement le monde : une rencontre avec l'écrivain québécois Kevin LAMBERT

September 27, 2022 François-Xavier ROBERT Season 2 Episode 21
Le Jardin - podcast littéraire
#21 La littérature pour comprendre autrement le monde : une rencontre avec l'écrivain québécois Kevin LAMBERT
Show Notes Transcript

Critique sociale, fiction syndicale, réflexion sur le capitalisme, conflits au travail, dénonciation de l’homophobie…mais aussi violence, érotisme, pornographie, sexe queer : rien ne fait peur à Kevin LAMBERT ; et surtout pas ni les mots, ni la littérature, espaces de jeu, de création et d’expérimentation.
Dans ses trois premiers romans, cet auteur québécois nous livre sa vision du monde, toujours passionnante, politique et engagée, avec un grand brio et une plume inventive. Ses livres ont été très bien accueillis aussi bien par le public que par la critique.
J’ai pu rencontrer Kevin LAMBERT à l’occasion du Festival America 2022 à Vincennes, où il donnait plusieurs conférences dont une sur la thématique “écrire le sexe”.
Rencontre avec un auteur toujours en mouvements et en questionnements, Kevin LAMBERT.

EXTRAITS

“ L’écriture, cela a été une manière d’ouvrir un processus de compréhension.”

“Nos textes, ce n’est pas notre peau. On peut les triturer sans que ce soit douloureux. Et c’est peut-être bon pour le texte parfois, de le changer, de le travailler, de le modifier !”

“L’expérience des personnes queer, gay, lesbiennes, trans…c’est que tu vis une partie de ta vie dans le secret, une partie plus ou moins longue. Et tu es souvent confronté à réfléchir et à te mettre à la place de l’autre."

“J’ai développé une sorte de sens d’autosurveillance : je me regardais moi-même, ma manière de bouger, ma manière de parler, ma manière de penser, pour ne pas me trahir.”

“Quand tu vis de l’homophobie, quand tu n’as pas le droit d’être qui tu es, cela devient de la colère, cela devient de l'incompréhension pour les structures qui t’empêchent de vivre.”

“En littérature, j’essaie de me questionner sur la possibilité qu'ont les humains de demander un changement, de l’exiger, de le faire en s’unissant, en formant une sorte de communauté. "

“La langue, c’est l’outil de l’écriture. Je ne vois pas pourquoi je devrais hiérarchiser les instruments qui sont dans cette boîte à outils.”

“Quand j’écrivais “Querelle de Roberval” en particulier, j’avais toujours “Querelle de Brest” à côté de moi et je l’utilisais comme un tarot : j’ouvrais le livre comme s’il allait me donner une réponse et souvent il m’en donnait.”

“L’écriture, c’est un travail du “rater mieux”. Le travail, c’est une sorte de deuil de l’idéal. L’écriture, c’est une sorte de ratage. Il faut vivre avec ce ratage et apprendre à “rater mieux”.”

CITATIONS

“Mon imagination est plongée dans l’abjection, mais, sur ce point-là, elle est noble, elle est pure. Je me refuse à l’imposture ; et s'il m’arrive d’exagérer en poussant héros et aventures vers l’horrible ou vers l’obscène, c’est dans le sens de la vérité.”
Jean Genet, cité par Catherine Millot dans “Gide Genet Mishima”

“Jamais rien d’autre. D’essayé. De raté. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.”
Samuel Beckett, “Cap au pire”

LIVRES DE L’AUTEUR

2017 : Tu aimeras ce que tu as tué, Éditions Héliotrope / 2021 en France, Éditions Le nouvel Attila
2018 : Querelle de Roberval, Éditions Héliotrope / 2019 en France, Éditions Le nouvel Attila - Prix Sade 2019 / 2021 édité en poche chez Points 
2022 : Que notre joie demeure, Éditions Héliotrope 

C'est le vingt-et-unième épisode du podcast littéraire LE JARDIN.
Si vous l'avez aimé, partagez ce podcast avec vos amis, laissez un commentaire (ou une note) svp. 
Rendez-vous pour le prochain épisode !

À LA TECHNIQUE
Conception et interview : François-Xavier ROBERT
Musique d’intro :  morceau “Roboto” mixé par Julien Haurant
Extrait d’intro : Plastic flowers par Electronic-Senses, pixabay.com
Court extrait musical : Querelle (Original 1987) par le groupe portugais Pop Dell’Arte

François-Xavier ROBERT
Bonjour Kevin Lambert ! Je suis vraiment ravi de vous rencontrer aujourd'hui dans le cadre du Festival America, ici à Vincennes. Je sais que vous avez un énorme programme, avec beaucoup de débats. Hier, j'ai assisté à la conférence sur "écrire le sexe" qui était passionnante. 
Alors, avant de parler de vos différents livres, j'aimerais lire une citation de Jean Genet. Évidemment, ce qui me fait penser à Jean Genet, c'est votre livre "Querelle de Roberval", paru en 2018 au Québec, aux éditions Héliotrope. On parlera aussi de ça, mais un peu plus tard : vous avez deux éditeurs, pourquoi donc ? En France, c'est le Nouvel Attila. 
Donc "Querelle de Roberval", "Querelle de Brest", Jean Genet. Et hier, vous avez dit aussi quelque chose : qu'il vous était arrivé de trouver de la bonne littérature mais dans les poubelles ! Ça a fait tilt chez moi. J'ai repensé à cette citation que je vous livre et on va rebondir là-dessus : 
“Eh oui ! je suis pédéraste. Mais je le suis avec rigueur et logique… Qu’est-ce qu’un pédéraste ? Un homme qui, par sa nature, s’oppose à la marche du monde, se refuse à entrer dans le système en vue duquel le monde est organisé. Le pédéraste refuse cela, nie cela, ébranle cela, qu’il le veuille ou non. Pour lui le sentiment n’est que sottise et duperie ; il n’y a que le plaisir. Vivre de surprises, de changements, accepter les risques, s’exposer aux affronts, c’est le contraire de la contrainte sociale, de la comédie sociale. Mon imagination est plongée dans l’abjection, mais, sur ce point-là, elle est noble, elle est pure. Je me refuse à l’imposture ; et s'il m’arrive d’exagérer en poussant héros et aventures vers l’horrible ou vers l’obscène, c’est dans le sens de la vérité.” 
Jean Genet, cité par Catherine Millot, dans “Gide Genet Mishima”, Éditions Gallimard. 

Ça, c'était Jean Genet ! Mais je trouve que c'est pas mal aussi Kevin Lambert.

Kevin LAMBERT
Ben oui, pour moi ça a été important. Genet et sa démarche de rendre les exclus, et toutes les personnes qui sont frappées d'abjection sociale, de les rendre magnifiques, de renverser leur haine en beauté, leur crime en sainteté. Moi, je trouve que c'est un geste qui est vraiment puissant et qui est éminemment littéraire, parce que c'est justement la littérature qui peut faire ça et défendre l'indéfendable : de faire des criminels, des gens qui sont des saints.
Mais c'est que Genet le faisait à partir de sa vie. Il a vécu à une époque où l'homosexualité, c'était pire qu'aujourd'hui, de loin. Donc j'ai connu ce rôle de la personne abjecte-là, de manière très forte.

François-Xavier ROBERT
On peut dire que Genet est une sorte de moraliste à contre-courant ? Mais vous vous utilisez peut-être la représentation de la sexualité de manière plus politique ?

Kevin LAMBERT
Oui, les moralistes sont politiques aussi, dans un sens, les moralistes qui se posent la question du bien, du bien et du mal, pas ceux qui y répondent. Il y a un courant littéraire super intéressant qu'on appelle les moralistes. Ce sont des gens qui se questionnent et des gens qui ne savent pas ce qu'est la morale. C'est ça finalement, pour moi, une question politique : c'est une question à laquelle on n'a pas de réponse. Et puis, je trouve que, pour avoir une position qui est politique, il faut toujours éviter d'être finalement dans une position qui est trop stricte, trop franche, où l'on sous-entendrait qu'on a trouvé la bonne solution, parce que ça arrête la pensée, ça arrête le mouvement. Moi, je pense que la politique, il faut que ce soit quelque chose dont les bases sont toujours remises en question.

François-Xavier ROBERT
Alors on est partis très vite, très loin. On va revenir un peu plus dans l'angle du podcast qui s'intéresse effectivement à "pourquoi on commence à écrire". Donc ce sera ma première question : qu'est-ce qui a été le déclic pour vous, ce qui vous a dit "Tiens, moi je vais écrire". Et puis une autre question : quand est-ce que vous avez décidé d'écrire un roman et de le publier ? Parce qu'on peut écrire pour soi, on peut écrire pour ses études, on peut écrire pour son journal intime. Et il y a un moment, on se dit qu'on veut écrire pour les autres. Et ça m'intéresse de savoir ce qui se passe dans la tête d'un écrivain, d'un auteur.

Kevin LAMBERT
Je pense que l'espèce d'énergie qui me fait écrire, c'est une phrase que j'utilise dans mon roman : "Tu aimeras ce que tu as tué". C'est une phrase que je reprends à Riboulet en la transformant : 
“ce qu’il porte en lui est trop grand et le monde trop petit". 
J'ai vraiment eu en grandissant ce sentiment-là d'avoir quelque chose en moi, de trop grand pour moi, que je ne pouvais pas comprendre, que je ne pouvais pas vivre, dans un sens, et qui débordait de partout. Et l'écriture, ça a été une manière, pas de faire de l'ordre, parce que ça, c'est trop anarchiste, l'écriture, pour pouvoir ordonner les choses ; mais une manière, du moins d'ouvrir un processus de compréhension par rapport à certaines choses qu'on a vécues.

 François-Xavier ROBERT
Quand est-ce que vous avez décidé que ces écrits pourraient être publiés ? Vous vous rappelez du moment ? Ou peut-être ça s'est fait naturellement ?

Kevin LAMBERT
C'était assez tard. J'ai commencé quand j'étais enfant. J'écrivais de petites histoires, des trucs comme ça. Moi, je lisais surtout. Je lisais de la fantasy, des romans policiers et ou des titres traduits pour la jeunesse.  Dans ma tête, les auteurs, c'était comme si c'était très loin. Et là, je ne connaissais pas d'auteurs. Pour moi, c'était un peu comme les gens qui font les films, j'imagine. Je n'imaginais pas que tu pouvais devenir ça, tu sais. Puis c'était plutôt au Cégep, donc vers 17 ans, où là, j'ai eu des cours de création littéraire.

François-Xavier ROBERT
C'est quoi le Cégep ?

 Kevin LAMBERT
C'est entre l'université et l'école secondaire. C'est une institution qui est juste au Québec. Deux ans où on a une formation générale. On choisit soit histoire, soit littérature. Un peu comme au bac. Mais ça reste une formation pré-universitaire. Et donc c'est dans ce cadre-là que j'ai eu des cours de création, puis là, on avait un prof qui était lui-même écrivain et qui était très enthousiaste. Je me souviens qu'il m'a fait comprendre un peu mieux ce qu'était l'écriture. Mais je ne sentais pas que je pouvais publier vraiment parce que je pense que je me cherchais encore un peu. Mon projet littéraire, c'est arrivé plus tard, au début de la vingtaine à l'université. Puis avec le premier texte, le premier roman que j'ai écrit "Tu aimeras ce que tu as tué", qui est une sorte d'autobiographie, faussée, masquée, fantasmée.
Là, je me suis dit : "je pense que je peux le sortir de moi".

François-Xavier ROBERT
Le premier texte, c'est un peu une auto-fiction ?

Kevin LAMBERT
On pourrait dire oui, c'est ça. Mais dans une démarche qui n'est pas une démarche de fidélité ou de vérité à l'expérience, parce que j'avais l'impression que pour exprimer les affects que j'ai vécus, j'avais besoin de raconter des choses qui n'existent pas et que je n'ai pas vécues.

François-Xavier ROBERT
Vous avez mentionné quelque chose d'intéressant. En France, c'est vrai que les cours d'écriture littéraire ou de créativité se développent petit à petit. Mais ce n'était pas trop la tradition hexagonale. Et c'est intéressant d'en parler pour savoir comment ça marche en fait. Dans ces cours d'écriture, qu'est-ce qu'on y fait ? En quoi cela consiste-t-il ?

Kevin LAMBERT
Finalement, c'est juste une structure pour que des auteurs fassent des choses qu'ils font, même s'ils n'ont pas ça. C'est à dire que, en France, il n'y avait pas de cours de creative writing. Mais on sait quand on lit les correspondances d'écrivains et leurs biographies, que les écrivains se lisent entre eux, qu'ils répondent aux textes des autres. Au XIXᵉ siècle, il y avait des salons où on réagissait aux poèmes... C'est ça, finalement. C'est juste une sorte de structure institutionnelle où on peut avoir un regard intersubjectif sur les textes qu'on écrit sous forme d'ateliers, la plupart du temps. 
Parfois, moi quand j'enseigne, il y a une partie plus théorique, c'est-à-dire que je prends un texte, puis je fais une sorte d'analyse, puis on discute avec les étudiants qui ont lu le texte aussi. On essaie de voir comment l'auteur a fait. Ce sont des questions très générales : le personnage, le lieu, comment travailler l'atmosphère...On essaie juste de voir comment cet auteur-là a fait. Pas pour avoir une recette ou une marche à suivre, mais juste pour s'inspirer de voir comment d'autres gens ont travaillé une question. Puis à partir de là, on peut se distinguer, on peut faire autre chose, on peut leur voler des idées aussi, parce que c'est ça la beauté de l'écriture. 

Et généralement, ça se produit en forme d'ateliers, donc on lit les textes des autres, on discute de ce que les autres on écrit. Donc on travaille aussi à se distancier de nos textes assez rapidement. On est forcés de se rendre compte que nos textes, ce n’est pas notre peau, donc on peut les triturer sans que ça soit douloureux. Et c'est peut-être bon pour le texte, parfois de le changer, de le travailler, de le modifier. On reçoit aussi toutes sortes de commentaires qui vont dans des directions parfois différentes, parce qu'évidemment, c'est intersubjectif. Il y a plusieurs personnes. Il y a des trucs récurrents. Ça aussi, ça nous aide parce que, si tout le monde n'a pas compris cette phrase-là : ça veut dire que t'es pas clair ! Je dois la réécrire. 
Mais parfois aussi, il y a la moitié des gens qui ont pensé une chose ; et les autres ont pensé à autre chose. Et là, ça nous amène dans ce temps-là, nous, à trancher et à nous demander ce que c’est ? C'est quoi le désir ? C'est quoi le sens de ce que j'écris ? La chose la plus intéressante que je peux faire ? Grosso modo, c'est un travail qui ressemble à l'édition, mais qui se produit dans d'autres contextes et de manière plus organique peut être.

François-Xavier ROBERT
C'est une sorte de mentorat ?

Kevin LAMBERT
Oui, il y a des formes de mentorat, parce que les professeurs qui enseignent sont souvent des écrivains aussi. Mais c'est un mentorat qui a pour objectif d'émanciper l'autre. Ce n'est pas un mentorat qui aurait pour objectif de transmettre un savoir constitué ou une série de doctrines.

François-Xavier ROBERT
Quand on écrit, on reste très solitaire en général. J'aimerais creuser un peu cette question de la routine. Vous avez dit que vous vous imposez d'écrire tous les jours : est-ce que ça se fait le matin, le soir ? 

 Kevin LAMBERT
Moi, je trouve qu'il faut écrire le plus possible, tous les matins, le plus longtemps possible, avec le plus de régularité possible. Si un lundi, j'ai ma matinée disponible, mais après ça, tout le reste de la semaine, je suis occupé. Je n'y arrive pas ! Cela me prend vraiment un bloc avec beaucoup de temps. Parce qu'il y a toutes sortes d'étapes différentes dans l'écriture. Il y a le moment où tu sors le texte. C'est comme le premier jet. 
Quelquefois, je me donne des objectifs. OK, aujourd'hui, j'essaie de faire 400 mots. Tu sais, ça ne veut pas dire que les 400 mots vont rester, mais c'est juste un travail. Pour la première étape, il faut sortir le texte. Puis après ça, il y a des étapes infinies de relecture, de retravail, puis de relecture à différents degrés. Des fois, tu fais des relectures qui sont plus structurelles. Parfois, j'essaie de lire comme un lecteur qui veut une lecture plus légère. Est-ce que mon histoire a des incohérences ? Parfois, c'est vraiment du travail de fond. On travaille comme un mineur, là, on travaille sur la phrase, puis on grimpe et on creuse, puis on essaie d'arranger, puis d'approfondir le texte.

François-Xavier ROBERT
Hier, vous avez dit que des auteurs très, très, très célèbres comme Virginia Woolf, Marcel Proust, etc., ont développé l'exploration de la vie intérieure, sont des spécialistes de l'exploration intérieure. Et que, peut-être, ça leur vient justement de leur marginalité, de leur homosexualité, qui leur donnerait cet intérêt pour les secrets, ou ce regard "de la marge", ce regard décalé par rapport aux choses. J'aimerais creuser cette question avec vous. C'est ça qui est intéressant : écrire sur les secrets ?

 Kevin LAMBERT
Je trouve que l'expérience de beaucoup de personnes queer, gays ou lesbiennes, c'est de vivre une partie de leurs vies dans le secret. Une partie plus ou moins longue, selon le moment de leurs vies. Puis, tu es aussi très souvent confronté à réfléchir, à te mettre à la place de l'autre. C'est-à-dire que souvent, tu vas te demander : est-ce que le regard de telle personne est un regard d'attirance ? Une invitation d'ouverture ? Ou au contraire, c'est quelqu'un qui, si je l'approche parce qu'il m'attire, pourrait me mettre en danger. Donc on apprend très vite à décoder des signes, à essayer de s'imaginer ce que l'autre personne pense. Et aussi vivre avec le secret, ça vient aussi avec une forme d'autosurveillance qu'on développe. 

Donc moi, enfant par exemple, je ne voulais absolument pas que les camarades de l'école ou que mes parents remarquent que je faisais un truc qui était efféminé ou qui pouvait trahir quelque chose de gay. Et donc j'ai développé une sorte de sens d'autosurveillance. Là, je me regardais moi-même. Puis j'ai observé moi-même ma manière de bouger, ma manière de parler, ma manière de penser pour ne pas me trahir comme ça. C'est douloureux de faire ça, mais ça fait qu'on développe une sorte de rapport à la vie intérieure singulier. Je ne vais pas dire que ce sont juste les queers. Ce n’est pas ça l'idée. Mais je pense que c'est quand même un truc assez partagé par une bonne partie de la littérature LGBT.

François-Xavier ROBERT
Un sens un peu aiguisé !

Kevin LAMBERT
Oui, cela développe aussi un intérêt pour la complexité, les contradictions, pour la différence et la distance qu'il y a entre la façade sociale et l'intériorité. C'est beaucoup chez Proust : les renversements, les gens qui changent beaucoup. On connaît les gens selon une facette, puis on les rencontre et ils sont complètement différents. Ils vont changer, même parfois physiquement. Donc oui, c'est une dimension de la littérature queer que j'adore.

François-Xavier ROBERT
Et peut-être aussi un intérêt pour la marginalité dans le sens des luttes. Les luttes sociales, c'est la référence à Querelle, celui de Genet à Brest chez les marins, et le vôtre : c'est dans une scierie, une foresterie. Vous parlez aussi des luttes syndicales. Je sais que c'est un thème qui vous intéresse, que vous aimez traiter.

Kevin LAMBERT
Oui, quand tu vis d'abord de l'homophobie ou quand tu n'as pas le droit d'être qui tu es, ça vient avec la colère. Ça vient de l'incompréhension pour les structures qui tentent de t'empêcher de vivre. Puis pour moi, cette colère-là s'est transformée un peu. Elle s'est politisée. En vieillissant, je pense que les gens qui vivent cela prennent plein de chemins différents. Mais moi, c'est ce chemin-là que ça a pris : c'est-à-dire que je me suis mis à étudier et j'ai découvert le marxisme, l'engagement social, l'anarchisme. Et puis cela m'a donné une sorte de colonne vertébrale. On dirait un bricoleur qui s'est mis au stylo et ouvert à d'autres choses. 

Donc j'ai beaucoup réfléchi à comment toutes les formes d'exclusion sont liées. En fait, ce sont des choses qui procèdent d'un même mouvement et qui sont dans un même monde. Forcément, ça va ensemble. Dans la littérature, j'essaie de me questionner là-dessus : sur la possibilité qu'ont les humains de demander un changement, de l'exiger, puis aussi de le faire en s'unissant, en formant une sorte de communauté. Je m'intéresse aussi à comment c'est difficile la communauté, parce que la communauté est toujours déchirée de l'intérieur et faite de dissensus. Donc j'essaie toujours de voir quel est le point de bascule, jusqu'où la communauté peut tenir avant qu'elle ne se déchire pour être dans une forme de demande sociale ou d'exigence politique.

François-Xavier ROBERT
Le temps tourne, alors je vais quand même citer les titres exacts de vos trois premiers livres :  2017, Tu aimeras ce que tu as tué ; 2018, Querelle de Roberval ; 2022, Que notre joie demeure. Tous trois parus aux éditions Héliotrope. Ça, c'est au Québec.

 Kevin LAMBERT
Oui.

François-Xavier ROBERT
Mais en France, c'est le Nouvel Attila qui intervient. Alors pourquoi ce besoin, justement, d'un éditeur français ? Il y a une traduction ?

Kevin LAMBERT
Non, il n'y a pas vraiment de traduction. Moi, je travaille avec un petit éditeur au Québec qui publie une dizaine de livres par année. Donc il n'a pas du tout la structure pour diffuser en France. Et ce n’est pas dans leur projet. Le modèle qu'ils ont privilégié pour la diffusion en France, c'est la coédition. Ils travaillent avec d'autres éditeurs, un partenariat par cession de droits. Et je trouve que c'est un modèle qui est intéressant parce que ça fait que j'ai un éditeur indépendant. C'est un petit éditeur aussi ici, mais c'est un éditeur qui possède ses propres réseaux en France. Ce sont deux éditeurs qui sont adaptés chacun à leur milieu. 

Et pour mon premier roman qui a été publié en France, "Querelle", où il y a beaucoup de discours indirects, libres, et où il y a beaucoup de langue orale du Saguenay Lac-Saint-Jean, la région d'où je viens, donc de la langue orale du Québec, mais aussi d'une région en particulier, il y avait beaucoup d'expressions locales qui passaient dans les dialogues mais pas seulement dans les dialogues. Si cela avait été seulement dans les dialogues, comme c'est souvent le cas dans les romans, je pense que ça aurait été beaucoup plus facile. Tu sais, Michel Tremblay, par exemple, a publié tous ses romans où les dialogues sont écrits de manière très orale. Puis la narration est décrite de manière normative. Ça ne dérange pas. Mais moi, comme c'était dans le corps de la narration et qu'il y avait des expressions très singulières liées à une région du Québec, ça pouvait poser un problème de compréhension. Le lectorat français, par exemple, pouvait ne pas comprendre une phrase ou une formulation. On a modifié légèrement en n'ajoutant surtout pas un mot que les personnages ne pourraient pas dire eux-mêmes, et tout en gardant une certaine cohérence pour le lieu où ça se déroule, mais en mettant des expressions peut-être un peu plus neutres, pour qu'on puisse comprendre. En attendant que les Français, évidemment, connaissent la langue québécoise sur le bout de leurs doigts !

François-Xavier ROBERT
Toujours sur la question des mots et de la langue, vous avez dit lors de "écrire le sexe", le débat organisé ici par le Festival America, que vous aimiez mélanger les registres en utilisant des mots usés parfois, comme le "vit" que vous avez pris à Sade. Comment vous faites ?

Kevin LAMBERT
Oui, je me suis vraiment permis d'utiliser tout. Pour moi, la langue, c'est un peu l'outil de l'écriture. Et je ne vois pas pourquoi je devrais hiérarchiser les instruments qui sont dans cette boîte à outils-là. Donc je me permets vraiment d'utiliser des mots désuets qu'on n'utilise plus en français. Des mots précieux même que je pille souvent dans la poésie du XIXᵉ siècle, ou chez Sade comme le mot "vit". Mais je me permets aussi d'utiliser des expressions orales de ma région, des termes qui sont de l'ordre du discours oral. Puis j'essaie aussi de mélanger ces choses-là parce que ce sont des matériaux habituellement qui existent, mais qui existent dans des sphères séparées. Et moi, dans le travail d'écriture, j'ai essayé de les travailler tous ensemble pour créer ma langue.

François-Xavier ROBERT
Est-ce que, justement, une phrase peut naître d'un mot intéressant que vous avez pioché quelque part ? Où est-ce que vous allez le chercher ? Ça va dans les deux sens, j'imagine ?

Kevin LAMBERT
Complètement. Oui, souvent. C'est une recherche qui n'est pas très consciente chez moi. Quand j'écris, je lis toujours beaucoup, je prends des pauses, j'ouvre un livre au hasard, à une page, ou je lis un poème de Baudelaire parce que mon intuition me dit de faire ça. Et puis des fois, je trouve des réponses. C'est parce que l'écriture a besoin de ressources, c'est comme une activité énergétique. Il y a des hauts et des bas. Des fois, il y a comme des fatigues. Quand j'écrivais "Querelle", en particulier, j'avais vraiment toujours "Querelle de Brest" à côté de moi. Puis je m'en servais presque comme d'un tarot. Là, j'avais une baisse et je ne savais pas où aller après. Et puis, j'ouvrais le livre comme s'il allait me donner une réponse. Et souvent, il m'en donnait une. Donc le livre, m'envoyait des mots, m'envoyait des phrases, m'envoyait des dessins ou des situations, des éléments de sentiments ou de narrations qui me relançaient. Donc, parfois, la trace est restée. Tu sais, mais c'était juste ça, comme une sorte de code pour lire l'avenir.

François-Xavier ROBERT
Vous n'êtes pas de ces écrivains qui n'ouvrent surtout pas un livre de peur de se faire influencer.

Kevin LAMBERT
Je trouve ça très dur. Oui, il y en a beaucoup qui disent ça, et je respecte. Ils font ce qu'il faut pour protéger leur écriture et pour arriver à faire les livres qu'ils veulent faire. Mais moi, de mon point de vue strictement égoïste, ça me fait presque peur parce que j'ai besoin d'être influencé le plus possible. Je veux être drogué, moi, quand j'écris, par les romans des autres.

François-Xavier ROBERT
C'est vrai que, quand on a une panne ou un moment de baisse énergétique, on a peut-être besoin d'être nourri par les autres.

 Kevin LAMBERT
Oui, la matière, c'est notre matière, les mots, l'écriture et tout. Donc moi, ça va, je trouve des énergies-là.

François-Xavier ROBERT
On arrive bientôt à la fin de notre entretien. J'ai coutume de toujours poser un peu la même question pour terminer. Est-ce que vous auriez un conseil à donner à un jeune écrivain ?

 Kevin LAMBERT
J'ai fait ma thèse sur l'écriture, sur les écrits qui ont parlé de l'écriture : des hauts et des bas, des difficultés, des extases. Ça fait que c'est un sujet qui m'intéresse. On aurait pu faire un podcast juste là-dessus. Voilà la phrase que je préfère sur l'écriture. On n'est pas sûr d'ailleurs que ça parle d'écriture. Mais moi, je pense que oui. C'est la phrase de Beckett qui dit : "Je vais essayer. Rater. Essayer encore. Encore rater. Rater mieux." 

Donc je trouve que l'écriture, c'est un travail du "rater mieux". C'est-à-dire qu'on n'arrive jamais à écrire l'idée qu'on avait, l'idéal du livre, le fantasme qu'on avait du texte qu'on voulait faire. On n'y arrive jamais. Et le travail, c'est une sorte de deuil de cet idéal. C'est une forme de ratage, l'écriture. Des fois, on le sent très fortement, on se relit et on a l'impression que c'est de la merde. Mais il faut apprendre à vivre avec ce ratage-là, il faut apprendre à avoir une relation saine et se déculpabiliser avec le ratage. Il faut apprendre à rater mieux. Donc, même si on est dans une forme de ratage, on peut s'en sortir bien. On peut essayer que le ratage soit un peu moins douloureux et qu'il ouvre des possibles.

François-Xavier ROBERT
Je crois que c'est un très bon conseil : on reste donc dans cette idée de "rater mieux". Il y a le moment où il faut justement décider qu'on arrête, qu'on ne fera peut-être pas mieux pour ce texte là.

Kevin LAMBERT
Oui, c'est difficile. Un texte, je pense qu'on peut le travailler infiniment. On pourrait retravailler le même texte toute sa vie, comme le chef-d'œuvre inconnu. Moi, je le ressens avec mes textes, même quand je vais lire un livre. Des fois, j'ai le goût de réécrire des phrases, de changer des choses. Cela prend comme une sorte de sursaut, un moment où l'écriture se suspend. Et je pense que c'est le livre finalement qui vient arrêter l'écriture, c'est le support, c'est l'objectif fixé.

François-Xavier ROBERT
La date limite de l'éditeur ?

 Kevin LAMBERT
Oui, et on le voit quand on regarde des auteurs classiques. Victor Hugo, lui, a modifié ses textes toute sa vie. C'est drôle parce qu'il va modifier directement dans le manuscrit, comme si le manuscrit allait se synchroniser un peu comme un téléphone. Il était déjà sur le cloud ! Je trouve l'anecdote touchante parce que j'ai ce sentiment-là, je pense que tous les écrivains l'ont un peu dans un sens.

 François-Xavier ROBERT
Eh bien, nous resterons sur cette perspective infinie. Je vous remercie Kevin Lambert et vous souhaite une bonne fin de festival.

Kevin LAMBERT
Merci pour cette rencontre.